"Il y a deux moments dans la vie d'un homme où il ne devrait pas spéculer : lorsqu'il ne peut pas se le permettre et lorsqu'il le peut.."
Mark Twain
Les différentes étapes d'une crise spéculative
De la crise des tulipes au XVIIème siècle, à la spéculation immobilière des années 80 en passant par celle sur les mers du Sud au XVIIIème siècle, l'histoire des marchés recèle de nombreux cas de bulles spéculatives. L'apparition, la croissance et l'éclatement de ces " hoquets " des marchés financiers semblent respecter des étapes bien précises.
L'attrait de la nouveauté
A l'origine d'un mouvement spéculatif, il existe une nouveauté, une innovation, qu'elle soit technologique (les chemins de fer, l'Internet), financière (sociétés par action, forme de crédit) ou politique (nouveaux territoires comme lors des spéculations sur les compagnies des Indes, le canal de Panama de Ferdinand de Lesseps). Liée à cette innovation apparaît l'espérance d'un rendement élevé qui attire les premiers investisseurs. Ils sont alors suivis par d'autres investisseurs appâtés par les gains potentiels.

Puis, pour que le mouvement spéculatif s'amplifie, il faut qu'il y ait injection de monnaie dans l'économie. A travers toute les grandes crises spéculatives, ce moyen a été, sous une forme ou sous une autre, l'endettement. Par exemple, lors de la crise spéculative liée aux tulipes (la Tulipmania) en Hollande au XVIIème, beaucoup ont vendu ou hypothéqué leur maison pour pouvoir se procurer les précieux bulbes dont les prix ne cessaient de grimper. On peut d'ailleurs souligner, qu'à l'heure actuelle aux Etats-Unis, les ménages se sont fortement endettés afin d'acheter des actions espérant ainsi pouvoir profiter du mouvement de hausse que connaissent les marchés. Il se répand alors une certaine forme de cynisme chez les investisseurs, même s'ils pensent que les marchés sont surévalués ils achètent toujours des actifs en se disant qu'ils pourront revendre à d'autres avant que n'éclate la bulle.
Emportés par la foule…
C'est donc via l'endettement que se diffuse le phénomène spéculatif. Tout le monde est attiré par le mouvement. Les plus naïfs, néophytes en matière financière et ignorant tout des risques liés à la rentabilité des investissements, sont éblouis par la croissance de la richesse des premiers investisseurs et par la facilité de l'enrichissement. D'autres, en s'appuyant sur des manœuvres frauduleuses, entrevoient dans le mouvement spéculatifs la possibilité de réaliser des plus-values substantiels. Ainsi, il peut y avoir usage d'informations obtenues en priorité, diffusion de fausses informations, ou encore manipulations techniques (comptables ou informatiques) de données (cas de la banque Drexel Lambert et du célèbre golden boy Michael Milken à la fin des années 80).
C'est alors un phénomène de foule, une propension au mimétisme qui s'empare des investisseurs lesquels se copient les uns les autres. Chaque opérateur fonde ses anticipations sur ce que sera l'opinion moyenne du marché et non pas sur des informations économiques exogènes, par exemple les profits des entreprises ou la croissance économique. Paradoxalement, comme l'avait souligné Keynes, cette stratégie est rationnelle. En effet, si un agent économique ne sait rien, il a tout avantage à imiter les autres, car si ces derniers savent il en retirera un gain. S'ils ne savent rien (et il est impossible de savoir s'ils savent), que l'agent prenne ou non en référence les autres ne se traduira par aucune différence, différence qu'il ne serait pas de toute façon en mesure d'apprécier. On est ici en présence d'un processus d'anticipations autoréalisatrices dans lequel un prix va s'autoconfirmer, même s'il est très différent de son niveau d'équilibre fondamental.
Voilà pourquoi, du fait de la " psychologie des marchés ", des sociétés restent sous ou surévaluées en Bourse et ce malgré les informations issues de l'analyse financière dite fondamentale. D'ailleurs, John-Kenneth Galbraith dans Brève histoire de l'euphorie financière expliquait : " (Un des facteurs) qui contribue à l'euphorie spéculative et à l'effondrement programmé, c'est l'illusion que l'argent et l'intelligence sont liés ".
…puis soufflés par la bulle

L'ultime phase de l'euphorie spéculative est le retournement, le déclenchement de la crise. Elle débute, d'une part, lorsque des opérateurs moins conformistes que les autres constatent que le risques encourus sont largement supérieurs à la rentabilité espérée. Cette constatation trouve généralement son origine dans un fait politique (commencement ou fin d'une guerre), économique (nouvelle politique monétaire) ou juridique (procès de Microsoft qui a conduit en avril 2000 à une " sévère correction " sur le Nasdaq).
D'autre part, le mouvement de recul des marchés se poursuit lorsque le financement de la spéculation s'arrête, soit parce qu'il ne peut plus fonctionner, soit parce que les autorités (I'Etat, ou une banque centrale) vont interdire la poursuite du financement. Lors de la phase d'éclatement de la bulle spéculative, l'Etat, peut décider de limiter le niveau des pertes. Ainsi, lors de la faillite des Saving & Loans aux Etats-Unis à la fin des années 80, les autorités monétaires américaines n'ont pas hésité à recourir aux contribuables pour éponger les dettes de ces caisses d'épargne qui s'étaient fourvoyées dans des opérations spéculatives, et éviter ainsi des faillites en cascades.
L'éclatement de la bulle produit alors une onde de choc qui résonne bien au delà de la sphère financière et qui se diffuse dans la sphère réelle. Dans sa Théorie générale de l'emploi, Keynes a d'ailleurs écrit : " Les spéculateurs peuvent être aussi inoffensifs que des bulles d'air dans un courant régulier d'entreprise. Mais la situation devient sérieuse lorsque l'entreprise n'est plus qu'une bulle d'air dans le tourbillon spéculatif ".
Le risque majeur est alors celui d'un appauvrissement général et d'une perte de confiance dans les mécanismes d'épargne et d'investissement.
Mustapha Benarbia